Matthieu Ricard nous livre cinq photos pour raconter la planète

Un matin de septembre, dans un refuge sur les hauts plateaux enneigés d’Islande, le mot « émerveillement » a surgi en mon esprit pour exprimer l’état de ravissement que je ressentais en présence de la nature sauvage. L’idée de rendre hommage en images à la beauté de notre monde, à la beauté intérieure des êtres et à la beauté de la vie sous toutes ses formes a toujours été une constante source d’inspiration pour mon humble travail photographique.

L’émerveillement peut naître en notre esprit en toutes circonstances et de la manière la plus simple qui soit — en croisant le regard d’un enfant qui vient de naître, en étant témoin d’un acte d’une grande bonté, ou en laissant notre esprit reposer au sein de la paix intérieure.

L’émerveillement devant la nature sauvage à lui tout seul ne réglera évidemment pas la crise écologique, mais, il engendrera, je l’espère, la prise de conscience et le respect. En effet le respect n’engendre-t-il pas le désir de prendre soin de son objet ? Ce désir entraîne l’action qui elle-même peut nous mener vers une harmonie durable entre l’homme et l’environnement dont il fait partie par le jeu de l’interdépendance de toute chose.

Monastère de Trangou Rinpotché, Namo Buddha, 2009. Monastère tibétain dans la brume matinale sur les contreforts de l’Himayala. Namo Buddha, Népal.

 « L’émerveillement constitue le premier pas vers le respect », nous rappelle Nicolas Hulot. Pour autant, sommes-nous émerveillés par la nature au point d’agir avec détermination pour changer nos modes de vie de façon drastique ? À l’heure actuelle, si nous voulons que perdure notre émerveillement devant la nature, il convient d’y adjoindre les notions de lucidité, d’engagement et de devoir. En effet, si nous ne passons pas à l’action, nos activités continueront d’entraîner la sixième extinction de masse des espèces depuis l’apparition de la vie sur Terre. Il est encore possible d’éviter ce bouleversement et bien d’autres encore, mais, faute de volonté politique et d’engagement individuel, nous n’en prenons pas le chemin. Bien que pertinentes, les résolutions de la COP 21 se sont révélées insuffisantes et n’ont pas été pleinement mises en œuvre en raison des diverses manœuvres des acteurs de la société de consommation, de l’industrie des énergies fossiles, des intérêts financiers à court terme et de la tiédeur des décideurs politiques.

Collines à l’aube, Namo Buddha, Nepal Dec, 2017.

La probabilité d’un réchauffement dépassant 40C d’ici un siècle ne cesse de croître et, selon une analyse récente, le déclenchement d’un « effet d’étuve » est maintenant de plus en plus vraisemblable. Il aurait notamment pour conséquence de réduire la population humaine de 7 à 1 milliard, diminution provoquée par les famines, exodes de masse, pandémies et conflits. La Terre continuera sa course et l’évolution suivra son cours — n’oublions pas que si l’on compare l’histoire de la vie sur Terre (3,5 milliards d’années) à une période de 24 heures, Homo sapiens n’est apparu que 5 secondes avant minuit. Quoi qu’il en soit, pour les générations qui vont nous succéder, ces transformations s’accompagneront d’immenses souffrances.

En d’autres termes, 99,9 % de l’histoire de la vie sur Terre s’est déroulée sans nous, et elle continuera sans nous à plus ou moins longue échéance. Durant sa présence, l’espèce humaine aura marqué l’histoire de la planète par le fabuleux développement de son intelligence, de sa pensée philosophique et métaphysique, de son art et de ses sciences, mais aussi par son rôle de super-prédateurs. Aucune autre espèce n’a si vite et si radicalement transformé la biosphère, pour finir par provoquer une extinction majeure des autres formes de vie.

Cône de Mælifell, désert de Mælifellssandur, réserve naturelle de Fjallabak, Islande, septembre 2018. 

Le juste milieu entre croissance et décroissance se situe dans une harmonie durable, c’est-à-dire une situation qui assurerait à chacun un mode de vie décent et réduirait les inégalités tout en cessant d’exploiter la planète et le monde du vivant à un rythme effréné. Pour parvenir à cette harmonie et la maintenir, il est indispensable de réduire la consommation exponentielle, pathologique et inutile propre aux pays riches. Il faut également prendre conscience qu’une croissance matérielle illimitée n’est nullement nécessaire à notre bien-être et que le peu qu’il reste de la part sauvage du monde doit être préservée pour elle-même et non pour notre usage.

Beaucoup d’entre nous sont conscients des dangers provoqués par le réchauffement climatique et nombre de citoyens, de communes, voire d’États (la Californie, par exemple, qui a pris des mesures antipollution radicales) ont certes pris des initiatives courageuses. Toutefois, les gouvernements hésitent à mettre concrètement en œuvre les mesures suffisantes pour l’endiguer et il manque encore une véritable coordination citoyenne, nationale et internationale à grande échelle. Les scientifiques s’accordent à dire qu’il n’est pas trop tard pour agir, à la seule condition que nous agissions maintenant avec la plus grande détermination et en modifiant profondément nos manières de vivre. S’engager politiquement à tous les niveaux pour changer les règles nationales et internationales semble donc plus efficace que de se contenter d’éteindre quelques ampoules électriques. L’évolution nous a dotés des moyens de réagir énergiquement à un danger immédiat, mais il nous est plus difficile de nous sentir concernés par un problème qui se produira dans dix ou vingt ans. Nous avons tendance à penser : « On verra bien quand ça arrivera. » Diana Liverman, chercheuse en science de l’environnement, regrettait que le CO2 ne soit pas de couleur rose. Si tout le monde pouvait voir le ciel devenir de plus en plus rose à mesure que nous émettons du CO2, il est probable que nous nous alarmerions bien davantage des conséquences de ces émissions.Dettifoss est une chute d’eau de 44 m de hauteur, située sur le cours du fleuve Jökulsá á Fjöllum, en Islande. Septembre 2018.

Dettifoss est une chute d’eau de 44 m de hauteur, située sur le cours du fleuve Jökulsá á Fjöllum, en Islande. Septembre 2018.

L’IPBES estime que la nature peut encore être conservée, restaurée et utilisée de manière durable, grâce à un « changement transformateur », fondamental à l’échelle d’un système, qui prend en considération les facteurs technologiques, économiques et sociaux, y compris en termes de paradigmes, d’objectifs et de valeurs. Comme le disait H.G. Wells : « L’histoire est une course entre l’éducation et la catastrophe. »

Ce changement passe par une éducation appropriée, par le développement de la solidarité au niveau des communautés et des individus, et par une coopération internationale responsable concernant les problèmes qui affectent l’ensemble de la planète.

Chute d’Aldeyjarfoss, au fond de la vallée de Bar?ardal, au début de la route du Sprengisandur. Elle aussi située sur le fleuve Skjálfandafljót. Elle a 20 mètres de hauteur et est entourée de colonnes de basaltes. Islande, septembre 2018.

Nombreux sont ceux qui tentent de promouvoir cette manière de penser, mais plus nombreux encore sont les serviteurs d’intérêts financiers à court terme qui ne se préoccupent nullement des conséquences à long terme de leurs activités économiques Ainsi, pour prendre un exemple significatif, plus de sept cents milliards de dollars sont annuellement dépensés en publicité et marketing pour inciter les gens à acheter ce dont ils n’ont pas besoin. Une meilleure compréhension de ce qui induit le bien-être des individus et de nos sociétés conduirait au contraire à privilégier la prise en compte des intérêts d’autrui et de ceux des générations futures.

Pour sortir du marasme des recommandations sans effet, il devient donc indispensable d’écouter les scientifiques et de suivre les courants d’idées qui promeuvent l’altruisme et le bien-être véritable en tant qu’authentiques guides dans nos prises de décisions. Une telle attitude amènerait par exemple à privilégier des activités liées à l’émerveillement et non pas à une consommation compulsive toujours croissante dont les effets se font davantage sentir sous forme de pollution que de bonheur. Il ne s’agit pas simplement de survivre, mais de vivre mieux sans saccager la planète qui nous abrite. Il s’agirait là d’une voie concrète tant pour l’homme que pour la nature dont il fait partie, l’un des chemins possibles vers une harmonie durable.

Fish Lake, Yukon, Canada, 6 novembre 2018.

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Fondée en 2000 par Matthieu Ricard, Karuna-Shechen aide des communautés défavorisées à briser le cycle de la pauvreté et à atteindre leur plein potentiel. L’association place la participation active des communautés, l’autonomisation des femmes et la préservation des ressources naturelles au cœur de ses actions.

Aujourd’hui, Karuna-Shechen accompagne plus de 200 000 bénéficiaires chaque année en Inde, Népal, Tibet, Bhoutan et en France via des programmes dans le domaine de la santé (cliniques, dispensaires, ateliers d’hygiène), l’éducation (écoles, formation professionnelle, alphabétisation), l’environnement (panneaux solaires, récupération d’eau de pluie) et le social (autonomisation des femmes et des communautés). Les équipes sur le terrain sont composées de professionnels locaux qui connaissent parfaitement les zones d’intervention. Motivés par la « compassion en action », les membres de l’association aident les autres avec joie et détermination en cultivant l’altruisme dans leur cœur et leurs actions.

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