En 2011, Stanley Leroux, photographe parisien amateur de nature tombe sur une édition anglophone du National Geographic. Un article y fait mention des îles Falklands, véritable sanctuaire pour des millions d’oiseaux, notamment les manchots. L’information pique sa curiosité mais en faisant quelques recherches, il constate qu’il existe peu d’images et de renseignements au sujet de cet archipel de 600 îles situé au large de la pointe sud de l’Argentine. Pour en savoir plus, il décide de se rendre sur place ! Après 1 an de préparation, il embarque pour le premier d’une série de voyages, réalisés entre  2012 et 2017, pour documenter la vie des manchots dans cet habitat sauvage qui compte 1 humain pour 50 000 oiseaux.  En résulte son premier travail photographique : Cinquantièmes Hurlants. Depuis il poursuit son travail de photographe nature qui lui a valu une nomination au Wildlife Photographer of The Year et deux médailles d’or de la Société Nationale des Beaux Arts, devenant le plus jeune artiste photographe français à recevoir cette distinction.

Pour la Fondation GoodPlanet, il revient sur 6 photos extraites du projet Cinquantièmes Hurlants.

 

White storm

Manchot papou, Îles Falklands

Quand on pense « manchots », on songe à un univers de froid extrême, de neige et de glace. Or, si les manchots des Falklands évoluent souvent au cœur d’un décor immaculé, il s’agit ici en réalité de sable ! Pas de trace de neige dans l’archipel britannique, situé à pourtant seulement 1000km de l’Antarctique.

Il faut attendre que le soleil soit à son zénith pour conférer au sable cette blancheur, ce qui contrevient aux règles photographiques de base (la lumière est plus dure à ces heures). J’ai utilisé ce fait à dessein, comme un trompe-l’œil qui attire l’attention : on pense voir de la neige, à cause de la représentation du manchot qui nous est généralement donnée dans les médias. Le grand public est loin de savoir qu’il existe dix-huit espèces différentes, dont quatre seulement vivent en climat polaire !

Une part de mon travail consiste à tenter de mettre en avant des territoires et espèces peu médiatisés, qui intéresseront peu de prime abord. Le fait de les présenter dans un décor à priori familier a permis au projet de susciter l’attention. Ce fut mon point de départ pour mettre en lumière ces espèces hors du commun, dont certaines sont en danger d’extinction dans l’indifférence générale.

Survivre

Gorfou sauteur, au large des îles Falklands

Le gorfou sauteur fut incontestablement l’espèce qui m’a le plus touché, et qui a motivé tout le projet « Cinquantièmes Hurlants ». C’est le plus petit manchot des Falklands, et celui qui fait face aux conditions les plus extrêmes. Il choisit pour habitat le haut des falaises, qu’il doit chaque jour gravir en rentrant de la pêche. Une véritable épreuve. Il n’est pas rare d’observer un gorfou une heure durant, dans l’attente qu’une vague suffisamment puissante le propulse contre la falaise…

Mais la réelle menace du gorfou est invisible : la surpêche industrielle et le réchauffement des eaux ont tari les ressources alimentaires de l’espèce, dont la population mondiale a fortement décliné (-80% en un siècle aux Falklands). Le gorfou reste à ce jour l’espèce la plus menacée de l’archipel.

Pour réaliser cette image, il fallait trouver « LA » vague. Une étude approfondie de la géographie de l’archipel (NDLR : celui-ci est composé de plus de 600 îles) m’a permis d’établir une sélection des endroits qui me semblaient appropriés, selon la hauteur des falaises, les courants marins, le mode de vie de l’espèce. Ce n’est qu’au bout de mon deuxième voyage, après quarante jours passés sur place, que je suis parvenu à réunir les conditions de cette image, il y a sept ans. Aujourd’hui, la colonie à laquelle appartient ce gorfou n’existe plus, elle a été décimée il y a trois ans par une conjonction d’éléments défavorables (pénurie alimentaire, tempêtes à répétition, prédation).

D’argent et d’or

Manchot royal, Îles Falklands

Le roi sommeille dans le creux de son aile de platine, tandis qu’une lumière chatoyante caresse sa robe scintillante. Tant de variations de couleurs en un seul être. D’une insensée beauté, le plumage du manchot royal est une invitation à la rêverie, un subtil dégradé de nuances élégantes, brillantes, provocantes à souhait… On pourrait croire à une fourrure, mais non, il s’agit bien de plumes !

Le manchot royal n’encourt aucune menace de survie à court ou moyen terme, sa population est en augmentation d’après les derniers comptages.

J’ai pris pour habitude de cadrer assez large mes photos, afin de mettre en exergue l’environnement naturel des oiseaux. Pour une fois, il m’a paru nécessaire de prendre le contrepied de cette démarche. Si le métier de photographe me place souvent face à la beauté, celle du plumage du manchot royal reste probablement inégalée à mes yeux.

Rois des ténèbres

Manchots royaux, Îles Falklands

Chacune de mes photographies est le reflet d’une émotion. Ces clichés ne retranscrivent pas nécessairement ce que j’ai vu, mais ce que j’ai ressenti. Imaginez un jour d’orage. Vous voilà face à un groupe de manchots royaux, sous un ciel qui menace de fondre en sanglots. Vous faites preuve de patience, tapi au sol, dans l’attente de cet instant qui transformera cette scène si commune en une photo tout sauf ordinaire. Le vent furieux ne transparait pas dans le viseur, mais après une paire d’heures passées immobile dans le froid, vous ressentez sa morsure glaciale au plus profond de votre être. Ces conditions climatiques, en tant que visiteur vous ne faites que les effleurer, mais les manchots les endurent au quotidien. Elles sont devenues le sujet principal de ce projet, et lui valent son titre « Cinquantièmes hurlants ». Cette photographie a été réalisée après trois jours d’attente, le temps que tous les éléments convergent.

Frozen

Brassemers des Malouines, Îles Falklands

Les bourrasques s’intensifient, le tonnerre gronde. Les brassemers nouvellement nés se réunissent en crèche, le bec rentré, tentative de survie à un froid quasi glacial.

Même si cette image illustre des conditions de vie particulièrement dures, c’est aussi la démonstration du bon sens animal : groupés, ces nouveau-nés résisteront sans mal aux éléments climatiques. J’ai aimé à quel point la douceur transparait de leur attitude, malgré les conditions.

Il existe deux espèces de brassemers aux îles Falklands, semblables en pratiquement tous points à ceci près que l’une d’elle à la capacité de voler et l’autre non. Lorsque vous demandez à un local comment les différencier, il vous répondra « attend simplement de voir s’il s’envole » !

Seigneurs du ciel

Albatros à Sourcils noirs, Îles Falklands

Magistralement, les albatros à sourcils noirs tournoient par centaines dans le ciel. Près de deux mètres cinquante d’envergure et de grâce. Ils planent avec la majesté d’une altesse, atterrissent avec la précision d’un avion de chasse, et marchent au pas feutré d’une danseuse étoile.

Jadis menacé d’extinction, l’espèce est désormais sortie de la liste rouge des espèces en danger grâce à un lot de mesures locales prises en sa faveur, notamment afin d’éviter que l’oiseau ne se prenne dans les filets des bateaux de pêche industriels.

Voilà bientôt cinq ans que l’espèce prospère, en cohabitation avec une exploitation économique rendue responsable par les pouvoirs publics. Preuve que le déclin de la nature n’est pas inéluctable… lorsque l’Homme en décide autrement.

Retrouvez les travail photographique de Stanley Leroux sur son site internet.

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