Nous sommes allez à la rencontre de Thibault Noirot ingénieur du son et développeur, aussi connu sur les réseaux sociaux en tant que @lasciencemusicale pour ses captations sonores du vivant et @eko_thib pour la photographie animalière.
Artiste pluridisciplinaire, Thibault met en lumière le monde vivant à travers la photographie ainsi que l’enregistrement des sons de la faune et de la flore. Son travail met en avant le vivant, et nous permet de nous émerveillez de celui-ci.
Dans le cadre de son exposition Paris Nature 20e, actuellement présentée au Jardin de la Cité Aubry dans le 20e arrondissement de Paris, nous avons eu l’occasion de l’interroger sur son parcours, son rapport à la nature et bien d’autres sujets à découvrir au fil de cet entretien.
L’homme qui enregistre les oiseaux du Père-Lachaise

Peux-tu te présenter ?
Alors, je suis la personne qui enregistre des oiseaux au cimetière du Père Lachaise. Je trouve que c’est pas mal pour décrire qui je suis. Je m’appelle Thibault Noirot. Je suis créateur de contenu sur les réseaux sociaux. Je fais pas mal de vidéos autour de l’enregistrement des espèces d’oiseaux à Paris intra-muros, et pas seulement à Paris. Je m’intéresse surtout à la nature urbaine.
Ton parcours mêle musique, photographie, captation sonore du vivant et cinéma. Comment toutes ces disciplines s’influencent-elles mutuellement ?
Je fais partie des gens qui pensent qu’il est hyper important de cultiver le plus de choses possibles dans sa vie. Surtout à une époque où l’on vit une forme de standardisation du monde, notamment avec l’intelligence artificielle. Il y a quelque chose de très important dans le fait de créer et de rester curieux. C’est quelque chose qui fait partie de moi depuis très longtemps, d’où cette forme de pluridisciplinarité dans ce que je fais.
Il y a quelque chose qui m’intéresse dans la nouveauté. Et aujourd’hui, je reste beaucoup tourné vers le vivant, tout ça existe à côté de nous et, pourtant, on ne l’observe presque jamais. Il y a tellement de choses à connaître et à comprendre. C’est assez chouette de prendre conscience de toute cette richesse du vivant et de tous les comportements que l’on peut observer.
Prendre le temps d'écouter
La nature n’a pas toujours été au cœur de tes préoccupations. Qu’est-ce qui t’a progressivement amené à t’y intéresser ?

Ça ne me touchait pas vraiment. Enfin, comme beaucoup de monde, les animaux m’intéressaient. J’étais curieux de leur existence, mais pas au point de vouloir comprendre leur comportement ou connaître les différentes espèces d’oiseaux. Pour moi, un oiseau, c’était juste un oiseau.
Ce sont les personnes que j’ai rencontrées au cours de mon parcours, notamment des passionnés de cinéma animalier, qui m’ont initié à ce regard là. De fil en aiguille, j’ai acheté mon premier appareil photo. Très vite, c’est mon oreille qui a guidé mes prises de vue. Quand j’entendais un oiseau, je cherchais à le localiser, puis à le photographier. Petit à petit, c’est devenu une véritable découverte.
Je pense qu’il existe plein de façons d’entrer dans le monde naturaliste et dans la découverte du vivant. Moi, c’est par l’écoute que j’y suis entré. C’est à partir de ce moment-là que tout a commencé. Et depuis, je n’ai jamais vraiment décroché.
Tu as commencé à repérer les oiseaux grâce à leurs chants. Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui aimerait développer un regard, ou une écoute, plus attentive de la nature et de son environnement ?

La clé, en tout cas pour être attentif, c’est juste s’arrêter et se faire oublier dans un espace. Il y a beaucoup de gens qui parlent de ça, le fait de se faire un peu accepter par la nature.
Alors il y a plusieurs récits à propos de ça, mais c’est vrai que par exemple, juste au Père Lachaise, quand je marche et que je m’arrête, que je m’adosse derrière un arbre et que j’attends un peu, au bout d’un certain temps le vivant s’exprime.
Je me souviendrai toujours de la scène que j’ai filmée au mois d’août, où je commence à entendre des cris un peu étonnants, j’essaie de me rapprocher de ce qui est en train de se passer. Je me rapproche, je me rapproche, je fais une cinquantaine de mètres, j’entends les sons très proches, mais je n’arrive toujours pas à identifier leur origine.
Je m’adosse contre un arbre et là je vois qu’il y a un geai qui se fait poursuivre par une dizaine de mésanges. Qu’est ce qui se passe ? J’ai jamais vu ça, j’essaye de comprendre un peu ce qui est en train de se passer et là je me rends compte que le geai avait entre ses pattes, une jeune mésange, il faisait de la prédation de mésanges. C’est assez dingue en fait. Il suffit parfois de s’arrêter, d’écouter et d’être attentif aux sons qui nous entourent. Il y a quatre ans, j’aurais probablement entendu ces cris sans me poser de questions.
Aujourd’hui, dès que je reconnais un cri d’alerte ou un comportement inhabituel, je sais qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Ces scènes ne sont pas forcément rares. Je pense surtout qu’on ne prend pas souvent le temps de les observer.
Mais voilà, c’est un peu ça, je dirais, se poser et profiter du vivant, attendre sans forcément attendre qu’il se passe quelque chose.
Le lien au vivant dans son art
Quelle est ton approche artistique et quelle place le lien au vivant occupe-t-il dans ton travail aujourd’hui ?
Partir du vivant pour créer des œuvres, je trouve que c’est toujours hyper dense, ça donne toujours plein d’idées.
Partir d’un chant, d’un oiseau par exemple, ce que je fais beaucoup pour essayer de le décortiquer, de le regarder d’une autre façon, ça permet aussi de cultiver un autre regard sur le vivant.
Il y a quelque chose dans la nature qui est presque de l’art déjà au départ. Je fais partie de ces gens qui croient beaucoup que tout ce qui existe à l’heure actuelle en termes d’œuvre artistique a toujours une sorte d’origine dans le vivant.
Donc le fait de revenir au vivant pour créer son art, c’est aussi revenir un peu à l’essentiel.
Enfin, je trouve que s’inspirer du vivant pour créer des œuvres, ça a toujours été là et c’est toujours une source d’inspiration qui aujourd’hui ne s’épuise pas.
L'évolution du paysage sonore
Ça fait plus d’une dizaine d’années que tu écoutes et captes les sons du vivant. Est-ce que tu as observé une évolution au fil du temps ? Quelles différences perçois-tu aujourd’hui par rapport à tes premières captations ?

Aujourd’hui, quand je vais faire une prise de son, je tombe toujours toutes les 5 min sur un avion. J’ai lu un article il n’y a pas très longtemps qui racontait qu’il n’existait quasiment plus d’espace où il y a du silence sur la planète. Donc aujourd’hui, un espace sans avion n’existe presque plus, ça raconte beaucoup de choses sur l’évolution de notre paysage.
Et puis plus récemment, quand je parle du Père Lachaise, quand j’y allais par exemple il y a 6 ans, j’ai pu trouver peut-être moins de vivants. Après, je n’avais pas la même oreille que celle que j’ai aujourd’hui, mais j’avais quand même l’impression de voir moins d’espèces, en tout cas de les entendre moins, j’ai l’impression d’en entendre plus tous les jours et plus régulièrement.
Est-ce que c’est l’évolution des usages des pesticides qui ont été justement interdits dans les espaces verts à Paris ? Peut-être que certainement il y a plus d’insectes, donc plus d’oiseaux, donc plus de chants.
Juste par le son, on peut détecter pas mal de choses, le paysage évolue constamment, partout, tout le temps. C’est aussi ce que montre le travail de Bernie Krause sur les paysages sonores, notamment dans l’exposition qu’il a présentée à la Fondation Cartier.
On subit de plus en plus de changements et c’est important de les écouter.
Sensibiliser les générations futures
Pour toi, quelle place occupe la sensibilisation des plus jeunes aux enjeux de la biodiversité ?
Dès le plus jeune âge, il faut sensibiliser les enfants. Il faut leur apprendre à faire un potager, à connaître les oiseaux. Si j’ai réalisé cette exposition, et que des enfants viennent la découvrir à l’entrée du jardin, c’est justement pour qu’ils s’intéressent au vivant. Pour qu’ils voient de près ce qu’est un oiseau, qu’ils comprennent qu’il existe différentes espèces, avec des couleurs différentes. Ce n’est pas toujours évident pour un enfant d’appréhender ces choses-là.
Je ne suis pas expert en la matière, mais j’ai le sentiment que c’est là que tout se construit, quand on est très petit.
Je pense que c’est exactement ce qui manque aujourd’hui. Il faut planter, sans mauvais jeu de mots, cette petite graine très tôt dans des cerveaux en pleine construction. C’est comme cela que les mentalités peuvent évoluer et que la sensibilisation peut avoir un véritable impact.
Pour moi, c’est un enjeu essentiel, presque vital. Bon pour nous adulte c’est déjà trop tard, je trouve. Bien sûr, il n’est jamais vraiment trop tard pour apprendre ou changer son regard sur le monde. Mais je crois que le travail le plus important se fait dans les premières années de notre vie.
Cette conviction ne m’empêche pas de transmettre ce que je sais aujourd’hui, ni de partager cette passion qui m’anime. C’est même le rôle que je me donne.
Qu’est ce que tu souhaites transmettre à travers ton contenu ?
Mon objectif, c’est d’interroger les gens sur ce qu’ils voient, de leur faire découvrir le chant des oiseaux sous un autre angle.
Je parlais tout à l’heure des installations que je réalise : l’idée est souvent de transformer le son d’une espèce en quelque chose de différent afin d’attiser la curiosité des personnes.
Par exemple, j’ai réalisé une vidéo avec le réalisateur italien Lucio Arese. Elle a dépassé les 15 millions de vues sur les réseaux sociaux et plus de 500 000 likes. On y voit un oiseau que j’ai filmé en Bretagne. Son chant, déjà très mélodieux, est illustré grâce à un algorithme qui le rend plus sensible, plus perceptible pour toutes celles et ceux qui ne savent pas forcément entendre les nuances ou décrypter le chant d’un oiseau.
Cela offre une autre façon de regarder et d’écouter le vivant. C’est une approche qui met tout le monde sur un pied d’égalité : personne n’a déjà vu cela, c’est nouveau, et ça suscite immédiatement la curiosité. Je pense qu’une partie du travail de sensibilisation au vivant se joue là. Rien que cela, c’est déjà une petite victoire.
Un autre de mes objectifs est aussi de faire prendre conscience de la richesse de la biodiversité présente à Paris. Avec cette exposition, je veux montrer toutes les espèces que l’on peut observer dans le 20e arrondissement.
Les visiteurs me disent souvent : « Mais il y avait tout ça dans le 20e ? Toutes ces espèces ont été photographiées en Île-de-France ? » Et je leur réponds : « Non, non, simplement dans le 20e, au Père-Lachaise et dans les jardins alentour. » Ce sont toutes des espèces que l’on peut voir ici, et il y en a même davantage.
Les gens sont souvent très surpris. Ils ne s’imaginent pas qu’il puisse y avoir autant d’espèces différentes près de chez eux. C’est ce qui est fascinant avec la nature urbaine à Paris : beaucoup de personnes, sans forcément s’en rendre compte, sont déconnectées de cette biodiversité pourtant toute proche.
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Pourquoi penses-tu que de nombreuses personnes ont du mal aujourd’hui à se sentir concernées par les enjeux écologiques ?
Je pense qu’il y a une sorte d’amnésie environnementale qui est hyper importante dans cette question là. On n’a pas appris à connaître le vivant, donc pourquoi coexister avec quelque chose qu’on ne connaît pas ? C’est pour ça que j’essaie, à travers mon contenu, de faire renouer les gens avec le vivant.
Et renouer, ce n’est pas forcément être tout le temps dedans, c’est juste connaître comment fonctionnent les oiseaux. Comment, ils vivent, leur comportement, de quoi ils se nourrissent, qu’est ce qui est un peu le cycle pour eux.
Tout le monde devrait avoir cette connaissance du vivant pour mieux réfléchir et mieux coexister, mais je pense que c’est surtout une sorte de non connaissance et amnésie progressive.
Comment arrive une tomate cœur de bœuf jusqu’à notre main dans un supermarché ? Savoir ce qu’on mange, comment c’est fait? Je pense que c’est hyper important.
Je trouve qu’il y a une connaissance qu’on perd. Je pense notamment à mon grand-père que finalement j’ai pas eu la chance de connaître assez, surtout du point de vue de ce qu’il connaissait du vivant et des potagers. Moi, quand j’étais jeune et qu’il m’emmenait au potager, je comprenais rien et ça m’intéressait pas parce que j’étais dans les étoiles. Et je crois qu’il avait peut être pas mal de choses à m’apprendre sur ce qu’il cultivait que je ne connaîtrais jamais du coup.
Il faut rendre l’écologie cool, il faut rendre le vivant intéressant. Il faut que ça soit aussi sympa que de que de regarder une série sur Netflix.
L'exposition Paris Nature 20ème
Peux-tu nous présenter ton exposition et nous raconter sa genèse ?

Je suis arrivé à un moment où j’avais déjà fait beaucoup de photos de nature urbaine dans Paris, notamment au cimetière du Père-Lachaise. Et je me suis dit : c’est quand même fou, je n’ai jamais vu de photos comme ça.
Bien sûr, il y a des gens qui photographient le vivant au Père-Lachaise, mais personne n’y va tous les matins pour documenter cette présence du vivant sur les pierres, les sculptures, les tombes. En tout cas, je n’avais jamais vu autant d’images de ce type réunies. Je me suis alors dit que ça valait peut-être le coup d’en faire une exposition.
Et puis j’ai élargi le sujet au 20ème arrondissement, parce que j’avais aussi beaucoup de photos prises dans ma rue. On y voit parfois des rougequeues posés sur des vélos, des corneilles sur des poteaux colorés… Je trouve fascinant de voir à quel point le vivant a réussi à trouver sa place dans la ville.
L’objectif était de proposer un support pédagogique pour les écoles, afin que les enfants puissent venir découvrir l’exposition, observer les photos, écouter les sons grâce aux QR codes et vivre une expérience plus sensible, qui fasse appel à plusieurs sens. À la fois la vue et l’ouïe. C’était ça, l’idée de départ. Et je pense qu’on y est arrivé.
Ça représente énormément de temps de travail et beaucoup d’énergie, mais je suis profondément reconnaissant de tous les retours que j’ai reçus. Je me souviens notamment d’une rencontre qui m’a beaucoup touché. Comme les photos sont installées sur les grilles, beaucoup de visiteurs pensent d’abord que l’exposition est à l’intérieur du jardin. Une personne cherchait l’exposition, puis quelqu’un lui a indiqué où j’étais.
Elle est venue me parler avec un ami et m’a expliqué à quel point mon travail l’avait touchée, notamment la dimension sonore. Et ça m’a touché en retour. À ce moment-là, je me suis dit « ah oui, en fait, ce que je fais peut réellement atteindre les gens ».
Souvent, les visiteurs me disent : « Je ne savais pas qu’il y avait tout ça à Paris. » Mais parfois, certains viennent aussi raconter ce qu’ils ont ressenti. Et ça, c’est un très beau cadeau.
C’est aussi pour ça que je fais ce projet : pour permettre aux gens de porter un autre regard sur la ville et de réancrer le vivant dans Paris. Je pense que c’est un enjeu important.
Une exposition au Jardin Aubry pour découvrir la faune parisienne
Jusqu’à quand l’exposition sera-t-elle disponible au Jardin Aubry ? Va-t-elle voyager ?

Je pense que l’exposition va rester ici au moins jusqu’au 1er octobre. Je l’ai d’ailleurs prolongée un peu parce que je voyais encore beaucoup de monde passer et je me suis dit qu’il n’y avait pas forcément d’urgence à la faire voyager pour le moment.
Mais l’idée, c’est bien qu’elle puisse être présentée dans d’autres lieux, notamment à proximité d’autres écoles. J’aimerais qu’elle soit visible ailleurs, pas uniquement dans le 20e arrondissement.
Pour l’instant, je ne sais pas encore exactement quand elle sera déplacée. J’ai reçu quelques propositions, notamment pour l’installer près de Mennecy, dans l’Essonne. J’y ai répondu favorablement, mais rien n’est encore fixé.
En attendant, elle reste ici. Et puis je pense aussi que son berceau, c’est le 20e. C’est sans doute là qu’elle résonne le plus, parce qu’une exposition qui parle du 20e arrondissement touche forcément davantage les habitants du quartier.
Son mot de la fin
Prendre le temps d’observer, de cultiver le regard et d’être patient. Je pense que c’est une chose que les gens se permettent de moins en moins et pourtant, c’est ce qu’il y a de plus utile.
Je crois que dans ma vie, je me sens plus apaisé aujourd’hui parce que je me suis arrêté un instant pour écouter ce qui se passait autour de moi et dans ma tête, ça m’a fait beaucoup de bien. On a tous des soucis dans la vie qui arrivent à des moments toujours inattendus. Ça m’a pas mal aidé personnellement .
Donc je pense qu’effectivement, pour les personnes qui seraient un peu curieuses et qui souhaiteraient s’y mettre, ne sortez pas forcément avec un appareil photo, un guide ornitho, ou un micro. Juste passer un peu de temps dehors, observer, asseyez vous sur un banc, observer le vivant. Parfois il se passe des choses assez intéressantes et c’est ça le mot de la fin, je dirais, c’est de prendre le temps.
Entretien réalisé par Ronan Lefoulon et Raphaëlle Untereiner