L’avocat du diable

La plus authentique crapule me devient sympathique lorsque, tombée à terre, la foule s’apprête à la lyncher. Et les biocarburants ont fait les frais d’un tel matraquage que c’en devient un plaisir de les défendre.

Que leur reproche-t-on ? Deux choses principales. La première est de ne pas être la solution au réchauffement climatique, comme on nous l’a fait croire un moment. Qu’à cela ne tienne ! Qui croit encore qu’il y en aura une, ou plutôt qu’il n’y en aura qu’une, de solution ? Il faudra mobiliser tout un ensemble de stratégies, toutes imparfaites, pour éviter la catastrophe.

Par ailleurs, il faut se méfier des amalgames. Car tous les agrocarburants (on passe de ‘bio’ à ‘agro’ pour signifier un jugement de valeur négatif) ne se valent pas : le bilan énergétique de l’alcool de maïs est à peine supérieur à 1. Le bilan carbone de l’huile de palme issue des plantations indonésiennes est catastrophique car la déforestation pour planter les palmiers libère des quantités phénoménales de gaz à effet de serre. Mais le bilan énergétique ou carbone de la canne à sucre est très positif. Reste évidemment qu’on ne peut pas la faire pousser partout.

Par ailleurs, il faut différencier les situations. A grande échelle, les agrocarburants posent de vrais problèmes industriels, mais à petite échelle, faire marcher son tracteur avec un carburant produit à partir de ce qu’on fait pousser dans ses champs plutôt qu’avec une huile polluante importée de l’autre bout de la planète, je n’y vois aucun mal.

Aujourd’hui, la critique la plus forte porte sur un second point : la question alimentaire. L’utilisation de terres agricoles pour les biocarburants priverait les paysans de terres sur lesquelles ils pourraient faire pousser de quoi se nourrir. Les agrocarburants participeraient de la pénurie actuelle de nourriture, encouragerait son renchérissement et d’une manière ou d’une autre, serait responsable de famines.

Cet argument avait pour lui une évidence forte mais, en fait, purement accidentelle, quand les prix du blé et des principales céréales ont connu des prix record en 2008, et quand le monde entier a été secoué par des émeutes de la fin.

En fait, les deux phénomènes sont largement décorrélés, ce qu’on peut voir aujourd’hui que les prix des céréales ont chuté considérablement grâce à une récolte excellente, tandis que les surfaces consacrées aux agrocarburants continuent de croître.

Evidemment, si les agrocaburants continuent à occuper toujours plus de terres, il y aura un problème, et effectivement, il faudra choisir entre donner à manger aux gens ou donner à manger à nos moteurs. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Et en fait, dans un certain nombre de cas concrets, l’argument est non seulement boiteux, il est largement faux.

Prenons le pire exemple : l’huile de palme. On peut reprocher beaucoup de choses à ces cultures, mais elles n’entrent certainement pas en concurrence avec des cultures alimentaires : elles sont produites sur des terres récemment déforestées !

Prenons ensuite le cas du maïs américain. L’agriculture américaine, comme l’agriculture européenne, est tellement subventionnée que les prix n’ont plus grand-chose à voir avec l’offre et la demande. En fait, la transformation en biocarburant est plutôt un outil de politique agricole destiné à gérer les surplus et à offrir des débouchés (subventionnés) aux agriculteurs. Par ailleurs, une très grande partie (je n’ai pas les chiffres) du maïs américain qui va vers les habitants des pays pauvres est envoyé sous forme d’aide alimentaire d’urgence. Elle ne passe pas par le marché et ne modifie donc qu’à la marge les prix des denrées alimentaires.

En revanche, les cultures de thé, de café, de chocolat, voire de coton utilisent –depuis des décennies- des terres agricoles précieuses en Afrique, en Amérique du sud ou en Asie. Toutes ces cultures d’exportation rapportent des devises et c’est pourquoi on leur réserve même souvent les meilleures terres cultivables. Les anciens militants tiers-mondistes le savent bien, ils ont dénoncé depuis des décennies ce phénomène qui a mis à mal l’indépendance alimentaire d’une grande partie de la planète. Pourtant, on n’entend pas beaucoup cet argument ces derniers temps. Pourquoi ?

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